promenade urbaine

Promenade urbaine

Ponctuel, équipé, Denis m’embarque pour une promenade urbaine.

Mercredi fin de matinée, jour de manche autorisée, c’est un bon jour pour rencontrer du monde.

Pour moi, cela fait longtemps : la ville et ses rues ont changé, leurs occupants aussi.

Je retrouve la rigueur de mon compagnon dans le choix de sa trajectoire, dans le contenu de son sac attentif à ce dont les « copains de la rue » pourraient avoir besoin mais toujours faisant avec ses moyens du bord.

Comprendre que derrière l’insignifiance de l’objet se cache le souci de prendre soin, d’éviter de se faire inutilement importuner par un gardien de la paix, montrer « patte blanche » et terminer la journée au mieux.

La ville est lourde : la touffeur est écrasante et l’orage menace.

Les mancheurs prennent possession de leurs quartiers et le moment est encore propice aux échanges et aux présentations.

Mon compagnon a un mot pour chacun et s’assure des avancées éventuelles de leur situation…ou pas. Surtout rester patient et attentif aux nœuds restant à dénouer avec l’un ou l’autre service. Expliquer et réexpliquer encore, écouter les histoires, regarder et reconnaître.

La rue nous rend compte des blocages et de l’inadéquation parfois des prises en charge morcelées des hommes, de leurs bobos ou de leurs attentes.

La difficulté de rester accrochés aux tentatives de s’en sortir malgré les écueils administratifs et institutionnels ou ses démons personnels.

Notre promenade est interrompue par deux citoyens familiers : entre sarcasme et amertume, la crise politique est passée au crible. La rue, c’est aussi la mise en perspective de ceux qui éprouvent et de ceux qui regardent et interrogent, c’est la compassion des passants parfois.

Mais nous avons un planning à tenir, et nous poursuivons notre route.

Ils sont en logement mais viennent chercher en rue les compléments de revenus pour tenir, et rêver peut-être d’une journée au vert à la recherche d’une nouvelle fraicheur.

Le coin est désert et le renfoncement duquel ils ont provisoirement pris possession laisse à penser que la journée ne sera pas lucrative, et pourtant ils sont là comme installés devant une télé en 3 D, pour être dans le monde. Un peu.

Il est plus loin, allongé à peine caché sur le parvis du bâtiment, profondément endormi, indifférent aux passages des uns et des autres.

Denis tient à s’assurer que tout va bien, et lui pose délicatement une casquette sur la tête : pluie ou soleil, le ciel risque de nous tomber dessus.

Il veut m’emmener voir le campement de l’autre côté mais le ciel se déchaîne et la pluie nous oblige à nous abriter sous un pont, déjà détrempés.

Un break pour envisager l’avenir, la relève de Denis et la difficulté de transmettre un savoir faire, un savoir être « en errance » pour entendre, assurer une présence vigilante et bienveillante, pour saisir les opportunités d’accrocher ceux qui se terrent dans un silence abîmé, dans un invisibilité résignée, consommateurs précaires qui se gardent hors d’eux-mêmes dans l’attente d’un oubli salvateur.

Nous nous risquons, pauvres hères surpris par l’orage, vers le campement.

Mais pas avant d’avoir fait un détour par le container. Pour respecter l’intimité des occupants éventuels, Denis y entre seul : un homme y dort enfoui dans un sac de couchage à même le sol ou presque.

Sur la paroi, des textes, des traces de ceux qui y sont passés, des rendez-vous notés avec des travailleurs sociaux.

De la résilience à même le béton, à même le fer.

De la conscience et de la vie à même le sol, à même l’enfer.

Nous terminons notre périple par le campement où quelques occupants se manifestent à notre arrivée : la disposition des tentes reflète une organisation pour que les uns s’arrangent des autres quand tout va bien.

Des restes de départs précipités aussi.

Des tentes abandonnées. Et merde pour ce gaspillage de matériel. La rue c’est ça aussi.

Le quotidien mène la vie dure à ses occupants.

Un tas de détritus témoigne d’une tentative d’assainissement des lieux mais il faut encore que les autorités statuent sur le sac poubelle nécessaire à leur évacuation, après détermination du propriétaire du lieu, l’activation de la procédure inhérente à l’achat du sac poubelle et enfin la transmission de l’ordre de mission pour son acheminement vers le campement par l’interlocuteur compétent identifié.

L’exercice ironique est facile, et ne rend pas justice à toute la difficulté de faire concorder les offres de services, les pratiques professionnelles à celles des hommes.

Comment penser une présence professionnelle pour accompagner l’émergence des sursauts existentiels, celle des opportunités singulières là où elles se donnent à voir dans le respect des rythmes et des modes d’être au monde de chacun ?

C’est sans doute là tout l’enjeu d’une réflexion en marche au sein de notre réseau autour de la question du Bas Seuil.

Question qui renvoie nécessairement aussi à une éthique du travail social qui aimerait renouer avec ses fondements ancrés dans des valeurs humanistes, de reconnaissance du droit fondamental à la différence et à l’autodétermination de tout un chacun, œuvrant ainsi à lui reconnaître la place qui lui revient au sein de la communauté.

 

 

G.Lacroix

Coordinatrice générale

Juillet 2017

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